L’ assistance publique à Venise de 1260 à 1806

Les Noces de Cana de Padovanino (Alessandro Varotari) 1622, conservé à la Grande Ecole de Saint-Marc.

La Grande Ecole de Saint-Marc, ex-école de dévotion remontant au XIII ème siècle, est depuis le XIX siècle le siège de l’Hôpital Civil de Venise, la ULSS3, qui est responsable de ce patrimoine culturel extraordinaire et qui a dernièrement complètement rénové cette ex-confrérie de flagellants. Depuis, la Grande Ecole de Saint-Marc organise des évènements culturels et historiques dans ce cadre incomparable.

La journée d’étude « J’eus faim, et vous me donnâtes à manger » (la Bible selon Saint-Matthieu 25,31- 46) fait partie des initiatives organisées dans le cadre des activités de la Grande Ecole de Saint-Marc, sur le thème des « Lieux, principes et fonctions de la charité vénitienne de 1260 à 1806 ».

L’Université de Padoue fut fondée en 1222 et est la plus ancienne d’Europe après celle de Bologne, qui reste un pôle d’excellence en Droit, Médecine et Sciences Humaines en Italie. Le professeur Gianmario Guidarelli de l’ Université de Padoue nous parle de la politique d’ assistance des Grandes Ecoles de dévotion vénitiennes au Moyen-Age :

Les Grandes Ecoles de charité vénitienne était de véritables centres d’assistance publique dès leur fondation au XIII siècle à Venise. Elles géraient les aumônes données aux pauvres, la distribution de nourriture (pain et vin) et de vêtements aux indigents, des dots pour les jeunes filles à marier des confrères inscrits, l’ assistance sanitaire et des logements sociaux pour ceux qui n’avaient plus un toit, ainsi que l’ assistance spirituelle aux pauvres pour leurs funérailles, pour payer les messes et les prières données au défunt pour que son âme parvienne au Royaume des Cieux.

Exemple de maisons populaires appartenant à la Grande Ecole de Saint-Marc donnée par « Amour de Dieu » aux déshérités à Santa Maria Mazor à Venise.

On peut dire que la République Sérénissime fut le premier Etat en Europe à encourager le développement d’un système d’assistance publique pour ses habitants, pour venir en aide aux populations miséreuses à travers l’action des Grandes Ecoles de dévotion et à travers un programme d’Etat d’aide au logement pour certains ouvriers travaillant pour l’ Etat comme les « Arsenalotti » (ouvriers au chantier naval de la République, le plus grand d’Europe au moyenâge) ou sous forme de subvention accordée aux nobles tombés en pauvreté (aide au logement et rente pour survivre, vu qu’un noble n’avait pas le droit d’exercer un travail manuel sous peine de perdre son statut de noble).

A Venise, de très nombreuses habitations appartenaient soit à l’ Etat soit aux Grandes Ecoles de Charité, généralement léguées par testaments à ces œuvres pieuses. Ces dernières soit les donnaient à titre gratuit pour « l’ Amour de Dieu » à des pauvres confrères qui n’avaient plus de toit (tombés en indigence par un revers de fortune), soit les donnaient en location à des prix variables selon la richesse des locataires. Certaines habitations de luxe, devenues propriétés des Grandes Ecoles par donations et legs testamentaires, étaient aussi louées à cher prix à des bourgeois et le prix de la location était ensuite reversée à l’Ecole de dévotion.

On avait au moyen-âge à Venise huit grandes écoles de dévotion qui pratiquait cette politique d’assistance active aux miséreux : celle de Saint Roch, de la Miséricorde, de Saint-Marc, de Saint-Jean l’ Evangéliste, de la Charité, du Carmel, puis successivement celles de Saint-Théodore et de Saint-Fantin.

Ces grandes confréries ont marqué Venise par les grands et luxueux complexes architecturaux créés. A l’origine elles étaient construites en marge du centre historique, puis furent englobées dedans au fur et à mesure de l’extension géographique de la ville sur les îles et marais alentours, assainis à cette occasion.

Plan d’un quartier de Venise dont les maisons appartenaient à la Confrérie de San Rocco à Santa Maria Mazor et dont les appartements étaient loués à bas prix ou donné gratuitement aux pauvres de la Grande Ecole pour « Amour de Dieu ».

 

Ces Grandes écoles de charité étaient donc extrêmement présentes et visibles: par leurs constructions monumentales, mais aussi leurs Hôpitaux, ainsi que par leur présence ostentatoire lors des cérémonies et processions qu’affectionnaient particulièrement le gouvernement de Venise, en tant qu’ instrument de participation à la cohésion de la cité, où chacun jouait son rôle, avec orgueil et amour pour sa patrie.

« Portego » de la Grande Ecole de Saint-Marc. Crédit photo: Hélène Sadaune

 

L’assistance avait lieu au rez-de-chaussée de ces grandes écoles : la salle monumentale ou « Portego », très vaste, accueillait tous les services de redistribution organisés par des volontaires de la confraternité :

  • la redistribution de l’aumône avait lieu en général une fois par mois pour ceux qui étaient inscrits à l’Ecole ( afin de les aider à payer leurs loyers),

  • la distribution de farine à tous en cas de famine – le pain étant la base de l’alimentation vénitienne de l’époque, avec les sardines, les oignons et le vin,

  • la distribution de vin et de miches de pain une fois par semaine pour ceux qui étaient inscrits sur les listes du pain »poveri messi al pan »

  • redistribution de vêtements à ceux qui en avait besoin etc.

Entre 50 à 60 % de la richesse recueillie par les confréries de dévotion était ainsi redistribuée aux pauvres sous forme d’aumônes ou en nature, ce qui est énorme. La Professeure Isabella Cecchini de l’ Université Ca’ Foscari de Venise décrit l’efficacité de la distribution de cette charité chrétienne organisée à Venise au XV et XVI ème siècle où elle fonctionna à plein régime. Il est important de rappeler que la charité chrétienne n’était pas gérée par l’Etat mais par les Ecoles de dévotion, soit par des privés. Mais avec l’encouragement et sous l’œil vigilant de l’ Etat : par exemple le prix minimum et maximum des céréales était fixé par le gouvernement, avec une intervention directe de l’Etat pour les redistribuer dans la ville :

  • 44% des céréales étaient redistribués aux boulangers de la ville,

  • 29 % aux maisons patriciennes et à tous leurs « gens » c’est-à-dire toute leur clientèle (cours, valets, domestiques, ouvriers et toutes leurs familles) qui vivaient dans le cercle élargi de la gens patricienne,

  • 19% était stockés dans les « fonteghi », entrepôts d’Etat qui redistribuaient le grain en cas de disette à un prix politique,

  • et un 8 % à l’armée de la Sérénissime, pour le ravitaillement de la flotte vénitienne et des forteresses de la Terre-Ferme et à l’étranger, dans ses nombreux comptoirs commerciaux, qui a fait de Venise le premier empire colonial du Moyenâge (mais les vraies colonies n’y ont existés qu’en Crête et à Chypre pour l’exploitation de la canne à sucre, produit de luxe à l’époque).

Les céréales étaient importés par de riches négociants internationaux de la République (soit nobles soit citoyens) par voie fluviale de l’arrière-pays ou des régions limitrophes ou par voie maritime du sud de l’Italie, de la Grèce , des Balkans ou de l’ Egypte, en fonction des récoltes dans les différentes régions voir pays.

Cette redistribution d’ Etat des céréales en cas de disette aux pauvres par les différentes confraternités a permis qu’à Venise on n’a pas connu de vraie famine comme sur le continent au cours des siècles, d’où une très forte cohésion sociale de sa population autour d’une République aristocratique qui faisait son possible pour assurer le bien public de ses habitants.

Mauro Codussi, Facciata, Scuola Grande di San Marco, Venezia

 

Et pourtant, cela ne fut pas simple car les pauvres à Venise étaient nombreux. Brian Pullan, spécialiste anglais sur les Grandes Ecoles de dévotion à Venise, estime que les populations à risque de pauvreté étaient d’ environ 50% de la population vénitienne (un sur deux donc !) qui d’un jour à l’autre ou presque, pouvaient sombrer dans la pauvreté en fonction de conditions externes défavorables : perte de l’emploi, maladie, accident, perte du conjoint, de ses parents pour les enfants etc. Le public des Ecoles de dévotion était donc extrêmement large : on cotisait pour l’inscription de toute sa famille à la confraternité, et quand le malheur vous touchait, la confraternité vous aidait à sortir de ce mauvais pas. L’ancêtre de nos assurances tous risques d’aujourd’hui, le concept du secours mutuel.

L’inscription à une Grande Ecole de dévotion était prestigieuse : il était difficile d’y entrer et l’inscription était relativement chère, entre 4 à 5 ducats d’or pour les bourgeois, un ducat pour les moins riches. Au XVI ème siècle un artisan vénitien gagnait entre 16 à 20 ducats d’or par an, c’était donc un prix d’entrée considérable.

En outre, il fallait être présenté par d’autres associés pour pouvoir y entrer et l’inscription était soumise à l’approbation des autres confrères par vote collectif. Pas si simple donc. S’il y avait de nombreux aspirants à l’inscription aux Grandes Ecoles de dévotion, peu sont ceux qui réussissaient à y entrer. Malgré toutes ces difficultés, chacune d’elles avait plus de mille inscrits, ce qui permettait la redistribution de richesses importantes, par charité chrétienne.

Plafond de la salle de conférence de la Grande Ecole de Saint-Marc

Par contre, l’inscription aux corporations de métiers devint obligatoire dès 1539 et l’inscription annuelle était proportionnelle à la richesse de chacun et de toute manière très inférieure à celle des Grandes Ecoles de dévotion. Ainsi, presque chaque famille était couverte par cette forme d’assurance en cas de besoin. Toutefois, de larges catégories de personnes n’avaient pas de corporation, comme les matelots, alors très nombreux à Venise, les mettant dans les franges de populations les plus à risque en cas de revers de fortune. Brian Pullan estime que 7 % environ de la population vénitienne du XVI ème siècle vivait dans une pauvreté structurelle permanente : sans aucun moyen de subsistance sinon la charité, sans métier fixe, les vieux, les orphelins, les veuves, les malades etc. Si la République de Venise était notoirement considéré comme l’Etat le plus riche d’Europe au XVI ème siècle (confère notre Fernand Braudel) cela n’empêchait pas une multitude de pauvres vivant en marge de la société, au milieu d’une société très opulente.

Malheureusement, suite à l’appauvrissement de la société vénitienne du XVII et XVIII ème siècle, du fait d’ une conjoncture économique défavorable et au manque de réformes structurelles nécessaires, les donations en nature et en argent prirent fin à la fin du XVII ème siècle, faute d’argent dans les caisses des grandes écoles de dévotion et de l’ Etat. Pour cesser presque complètement à la chute de la République Sérénissime en 1797 et suite à l’occupation française puis autrichienne jusqu’en 1866.

On peut conclure que le système d’assistance publique aux plus déshérités a fonctionné d’une manière exemplaire de sa naissance au XIII ème siècle pour prendre fin à la décadence économique de la République Sérénissime et a constitué un unicum très en avance sur son temps par rapport aux autres sociétés contemporaines, contribuant à la singularité de la République Sérénissime.

Pour approfondir le sujet :

  • Gianmario Guidarelli “ Una giogia ligata in piombo: la fabbrica della Scuola Grande di San Rocco in Venezia, 1517-1560”, Venezia, éditeur Helvetia 2002.

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