La Wunderkammer de Gigi Bon

 

L’ artiste vénitienne Gigi Bon est l’archétype de ce que la civilisation vénitienne a su engendrer de mieux: des personnes aimables, très cultivées, et d’un goût raffiné comme il devient rare d’en trouver de nos jours.

La galaxie de Gigi Bon peut être classifiée comme «cabinet de curiosités digne d’un musée ». En effet,  il s’agit d’un monde fabuleux peuplé de créatures merveilleuses et imaginaires, naturelles et artificielles, le naturel étant entremêlé à l’artéfact, façonnés par les mains expertes de Gigi.

Ainsi, une antique carapace de tortue recouverte de dessins gravés devient un précieux objet de collection tout droit sorti de son imagination : la carapace est sertie de mains de bronze qui la tienne, elle-même posée sur un grand grimoire en cuir, pour devenir une oeuvre unique.

Son atelier, regorgeant de pièces exclusives réalisées au cours de vingt cinq ans de carrière artistique, est une sorte de caverne d’Ali Baba où l’on découvre des trésors inespérés. L’ atelier de Gigi s’ est métamorphosé au fil du temps en véritable Wunderkammer de merveilles naturelles et ré-interprétées avec le savoir-faire caractéristique de Gigi selon son concept phare « Naturalia et Mirabilia » sous-titre également de son livre.

Les Wunderkammers étaient très en vogue en Europe du XVI au XVII ème siècle, en particulier dans les pays de langue germanique. Ils furent les premiers musées européens, que l’on visitait sur rendez-vous. Comme aujourd’hui avec Gigi, qui a fait sienne cette ancienne tradition.

L’incontournable de tout cabinet de curiosités qui se respecte est de posséder un œuf de dinosaure. Gigi a le sien, un authentique « Aepyornis » de Madagascar déniché chez un antiquaire parisien et qui a donné le jour à son chef-d’oeuvre « Le premier jour du monde » symbolisé par cet œuf de dinosaure, œuf cosmique ou philosophique qui contient l’essence de la vie, le tout début de notre monde, avant l’ère humaine.

Comme dans toutes les œuvres de Gigi l’oeuf n’est que l’épicentre de l’oeuvre, autour duquel est construit son histoire, c’est à dire l’oeuf primordial tenu dans un cornet de bronze, à son tour tenu par une main féminine de bronze, avec à son doigt un anneau magique, symbole du temps qui passe, le tout posé sur un piédestal de blanche pierre d’Istrie, pierre avec laquelle la cité de Venise toute entière fut construite.

Tenus par des collectionneurs passionnés des Merveilles naturelles de ce monde, dans la tradition encyclopédique qui donnera le jour à l’Illuminisme, Gigi est la digne héritière de ce courant philosophique qui s’émerveille des singularités de notre univers. Gigi est en effet une collectionneuse, une bibliophile de livres antiques, une artisane qui façonne la matière avec ses mains, en l’occurence en utilisant la cire perdue, pour donner vie à une nouvelle création, qui sera ensuite réalisée en crête puis coulée en bronze, matière précieuse et immortelle.

Il est certain qu’après vingt cinq ans d’accumulation d’ objets hétéroclites, son studio d’artiste est désormais archi plein, démontrant un penchant naturel pour l’ « Horror Vacui ». L’admiration pour la nature joint à l’amour des matériaux précieux font des œuvres de Gigi des objets de collectionneurs uniques présentés dans son atelier selon un principe d’analogie qui vous portera à saisir l’ Anima Mundi, fil rouge tendu dans l’apparent désordre de son atelier, en réalité bien orchestré. Rien n’est laissé au hasard : la disposition des objets de collections et des œuvres est savamment organisée selon leur valeur scénique.

Les Vénitiens de souche ont ça dans le sang : il suffit de regarder les gravures d’époque des fetes commémoratives de la Sérénissime,  codifié selon un ordre hiérarchique précis et immuable pendant des siècles, jusqu’à la chute de la République. Gigi Bon, fille d’une ancienne famille de Venise qui donna de nombreux artistes à la République, continue cette tradition  ancestrale.

On est frappé dans l’antre de Gigi de découvrir son bestaire surréaliste  avec une dévotion marquée pour les animaux qui furent à l’origine de notre monde. Des crocodiles empaillés suspendus au plafond vous émerveillent et son animal fétiche, le rhinocéros,  omniprésent, appelé familièrement « Rhino » par l’artiste, qui se sent liée à eux comme par un lien de famille ou de destin similaire. Gigi nous dit qu’elle se sent elle-même un rhinocéros (ce qui peut surprendre au premier coup d’oeil vu la minceur, la blondeur et les yeux clairs de cette belle vénitienne AOC) en son for intérieur. Comme lui, elle «  se sent un fossile vivant » car aujourd’hui les authentiques vénitiens sont également en voie de disparition, comme les rhinocéros. Elle nous dit « j’ai l’impression d’être un animal étrange et en voie d’extinction. Pour cela je me sens un Rhino, animal timide et solitaire, parce que j’aimerais me cacher dans sa splendide et incroyable armure naturelle ».

Alors son animal fétiche le rhino est partout sous mille formes toutes plus orginales les unes que les autres, tout droit sorti de l’imagination fabuleuse de Gigi : des rhinos dorés au milieu des mosaïques de Saint-Marc, des rhinos en bronze enrichis de gemmes précieuses comme des oreilles en croûte d’améthyste violette, sa deuxième corne en améthyste taillée, des ajouts d’améthystes mystiques sur la cuirasse, devenant des œuvres-joyaux de collection.

On retrouve aussi d’autres animaux préhistoriques dans la caverne de la blonde fée Gigi, au statut d’animaux mythologiques : en plus des crocodiles et des rhinocéros, des tortues, des coquilles de Nautilus et autres coquillages, des chimères vous intérrogeant de leur regard en verre et une pléthore de lions ailés, animal emblématique de Venise, dont les ailes sont présentes un peu partout y compris sur la cuirasse des rhinos et des tortues, donnant naissance à des animaux fantasmagoriques .

Enfin, d’ antiques mappemondes, des labyrinthes évoquant la difficulté de trouver sa voie, des bibliothèques de vieux grimoires, incarnant la conservation de la mémoire du passé, des sphères aux multiples matières, des Atlas, symbolisant le poids du monde à porter sur ses fragiles épaules, le poids de la mémoire et des Theatrum Mundi, tant aimés sous l’Ancien Régime.

Plus on détaille sa collection et ses œuvres et plus on est frappé par la multitude de détails que l’on n’avait pas saisi au premier coup d’oeil : il faut prendre son temps et observer avec patience cette myriade de détails qui font la singularité de chaque pièce exposée. Ceci explique le titre de son élégant livre à la couverture en velours bleu recueillant vingt cinq ans d’activité artistique : « VENI ETIAM » ce qui signifique en latin « viens encore».

Francesco Sansovino, le fils naturel du grand architecte Jacopo Sansovino qui donna à la place Saint-Marc son aspect définitif au XVI ème siècle, écrivit dans son ouvrage best-seller de l’époque « Venetia città nobilissima e singolare » publié en 1581 – l’un des premiers guides touristiques de la cité des Doges – que VENI ETIAM est le sens premier de « Venetia » interprété comme « viens encore et encore parce qu’à chaque fois que tu reviendras, tu découvriras des choses nouvelles » signification éthymologique de Venise qui ne s’est pas démentie jusqu’à ce jour.

Toutes les photos sont des archives de Gigi Bon ou des photos de Hélène Sadaune.

www.gigibonvenezia.com

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