Le palais Contarini del Bovolo

Le palais Contarini del Bovolo est l’un des joyaux méconnus de Venise. Caché dans un dédale de ruelles à deux pas du Campo Manin et de son lion ailé, il est une merveille à découvrir au creux d’un labyrinthe.

Ce palais appartenait à la puissante et prolixe famille Contarini, qui comptait bien 24 palais à Venise et qui donna huit doges à la Sérénissime. Il fut construit par Giovanni Candi en 1499 à une époque où les escaliers externes n’étaient plus d’actualité, car on leur préférait déjà des escaliers monumentaux internes, mettant leurs utilisateurs à l’abris des intempéries.

Le propriétaire – Pietro Contarini – possédait déjà un palais gothique à San Paternian, place aujourd’hui appelée Campo Manin, en l’honneur du héros du « Risorgimento » Vénitien de 1848-49 qui vécut dans un palais donnant sur cette place. Mais Pietro Contarini souhaitait s’agrandir et se différencier des autres nombreux palais de propriété des Contarini en faisant construire quelque chose d‘unique en son genre, inspiré à la tour de Babylone.

Ce désir de se différencier des autres donna le jour à l’un des joyaux de l’architecture vénitienne, avec la construction d’une tour de 26 mètres de haut dotée d’un escalier externe en colimaçon (« bovolo » en vénitien signifie « escargot ») de 80 marches tout à fait sans pareil par son élégance et son style gothique néo-vénéto-byzantin. La vue en haut du Belvédère de la tour hélicoïdale est exceptionnelle.

Ce palais appartient désormais à l’IRE (Istituto di Ricovero ed Educazione) à qui il fut légué par les derniers propriétaires du palais au XIX ème siècle et qui l’ a magnifiquement restauré en 2009-2011 dans le plus grand respect du projet initial.

L’IRE a également fait restaurer pour les rouvrir au public les salles situées aux étages du palais, dont la Salle du Tintoret, décorée par une sélection de peintures et de sculptures faisant partie de la collection de l’IRE de Venise, suite à des donations de la part de la noblesse vénitienne.

Parmi elle une œuvre exceptionnelle : une version préparatoire du « Paradis » de Jacopo Tintoretto au Palais des Doges après avoir gagné l’ appel d’offre en 1582. La toile finale est placée au dessus de la tribune du Grand Conseil, où siégeaient le Doge et la Seigneurie – les Conseillers du Doge – et représente le Tribunal Céleste censé inspirer le Tribunal Terrestre du Grand Conseil, pour un gouvernement juste et bon.

“Le Paradis” de Tintoret, version préparatoire de Tintoret conservé au Palais Contarini del Bovolo.

L‘oeuvre finale est colossale : près de 7 mètres de haut et 22 mètres de longueur. Il s’agit de la peinture à huile sur toile la plus grande de l’époque, réalisée entre 1588 et 1592 par son fils ainé Domenico Robusti et assistants. Jacopo Robusti dit le Tintoret était désormais trop âgé pour une telle composition. En effet, il mourut deux années après la fin de ce tableau monumental, qu’il considérait comme le couronnement de sa carrière de peintre.

“Le Paradis de Tintoret” version finale de Domenico Tintoretto au Palais des Doges

Il existe plusieurs versions préparatoires ou copies post-réalisation de cette toile du Tintoret aujourd’hui encore exposée au Palais Ducal de Venise. L’une de ces versions préparatoires est conservée au Louvre à Paris qui est arrivée au Louvre comme butin de guerre napoléonien dans le convoi triomphal « des Sciences et des Arts » du 27 Juillet 1798, provenant de la Collection Mario Bevilacqua de Vérone, en sa posséssion depuis 1593. Une autre version préparatoire est conservée au Musée Thyssen-Bornemisza à Madrid (toile de 164 cm x 492 cm).

Version préparatoire du Paradis deTintoret conservé au Louvre crédit photo: Louvre

Une toile appartenant à la Collection Intesa Sanpaolo  (145 cm x 450 cm) est une autre version du « Paradis » de Domenico Tintoretto du Palais Ducal. Il existe une autre version post- « Paradis » avec variante de Domenico Tintoretto : une grande toile aujourd’hui conservée au Musée du Prado de Madrid (168 cm x 544 cm) de l’école de Tintoret. Cette toile a été acheté au XVII ème siècle à Venise par Filippo IV da Velasquez durant son voyage en Italie en 1649-51. La version appartenant à la Collection Intesa Sanpaolo a été rachetée par la banque en 1966 à un collectionneur anglais. Elle comporte un curieux auto-portrait du peintre en bas à droite.

Domenico Robusti fils ainé de Tintoretto, “Le Paradis” 1588-92, huile sur toile 145×450, Collection Intesa Sanpaolo
Détail du “Paradis” où apparaît l’auto-portrait du peintre Domenico Robusti Collection Intesa Sanpaolo

 

A l’origine, cette toile avait été acheté par la famille patricienne des Mocenigo de San Samuele, qui l’avait placé dans leur salon d’apparat. Curieusement, on peut l’apercevoir dans une acquarelle de 1839 de John Scarlett Davis intitulée « George Byron au Palais Mocenigo en 1818-19 » aujourd’hui encore dans la collection Gilbert Davis, reconnaissable à l’autoportrait de l’artiste peint en bas à droite.

La version préparatoire du Tintoret de l’ IRE, de dimensions presque identiques (154 cm x 350 cm) à celle du Louvre (143 cm x 362 cm), provient d’un leg dans la collection de l’Ospedale di Santa Maria dei Derelitti à la mort des derniers héritiers du propriétaire initial Leonardo Ottoboni, Grand Chancellier de la République de Venise et grand admirateur du Tintoret. Il était alors en charge à l’époque du concours pour remplacer la fresque du Paradis de Guariento suite à l’incendie du Palais Ducal en 1577.

Détail du Paradis de Tintoret du Palais Contarini del Bovolo

En 1974, la restauration de la toile permit de découvrir qu’elle est bien plus qu’une simple copie de la toile conservée au Louvre : des variations très perceptibles dans la foule, des vêtements et des gestes, le ciel, un globe représenté en bas du centre de la composition, qui n’existent pas dans la toile conservée à Paris, sont autant de variantes inadmissibles pour une simple copie. De plus, la rapidité et la facilité d’exécution des coups de pinceaux prouvent qu’il ne s’agit pas d’une toile réalisée par la boutique du Tintoret mais bien par le Maître lui-même, comme nous l’affirme Giovanna Nepi Scirè, inspectrice des Beaux-Arts de Venise . On se trouve donc en face d’une ultérieure version préparatoire du « Paradis » à mon avis encore plus belle que celle conservée au Louvre.

http://www.scalacontarinidelbovolo.com/it/

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